I.5- DEUXIEME PARTIE: URBAIN II ET ROBERT D'ARBRISSEL

Publié le par Jean Bienvenu

Toute notre étude précédente nous a fait découvrir que le groupe canonial de Notre-Dame-du-Bois, fondé en février 1096 par le seigneur de Craon et confirmé par le pape, avait réussi à préserver son idéal et son caractère érémiti­ques : le groupe est dirigé par trois chanoines, aucun n'ayant reçu la bénédic­tion abbatiale; leur statut est précaire; on ne peut donc pas encore parler de patrimoine foncier; les premières dotations foncières et immobilières sont extrêmement réduites; la nouvelle paroisse est petite. Tous ces éléments nous éclairent considérablement sur les raisons des initiatives d'Urbain Il à l'égard de Robert d'Arbrissel que sont le mandat de prédication (57) et la régularisa­tion du groupe érémitique de la forêt de Craon.

En effet, Urbain II n'a pas cherché à contrecarrer l'idéal érémitique de Robert et de ses compagnons. Bien au contraire, la confirmation solennelle par le pape, le 12 février 1096, «par imposition de la main» (58), de la fonda­tion du groupe canonial régulier, le geste étant encore rehaussé par l'absence des souscriptions des grands dignitaires ecclésiastiques présents, ne peut se comprendre que comme la confirmation éclatante de cet idéal et comme la preuve évidente de la grande estime du pape à l'égard de Robert et de son groupe. Pourquoi une telle estime? Baudri de Bourgueil, dans sa Vita de Robert d'Arbrissel (59), nous apprend que lors de son séjour à Angers, Urbain II entendit parler de Robert et qu'il désira ardemment s'entretenir avec lui. Il lui demanda de prêcher à l'occasion de la consécration de la nouvelle basilique de l'abbaye Saint-Nicolas d'Angers, le 10 février (60) et en sortit édi­fié: « Il a compris que l'Esprit-Saint parlait par sa bouche» (61). C'est ici que se situe le point de départ des deux initiatives pontificales à l'égard de Robert. Urbain II venait alors de se voir refuser par les moines de Saint-Aubin d'Angers la consécration de leur basilique. Or ce refus menaçait dangereuse­ment l'implantation de la réforme grégorienne en Anjou (62). Aussi la décou­verte de cet ermite, si conscient de la crise de l'église d'alors et œuvrant dans le sens de la réforme (63) a dû lui paraître providentielle. Encore fallait-il permet­tre à Robert d'agir avec le maximum d'efficacité. Le mandat de prédication et la régularisation du groupe érémitique de la forêt de Craon, loin de constituer un joug pour Robert, ne pourraient que le soustraire plus facilement aux criti­ques auxquelles son caractère ascétique et son action réformatrice ne manque­raient pas de le confronter. Robert avait d'ailleurs subi récemment les repro­ches d'Yves de Chartres à travers deux lettres que ce dernier lui écrivit avant le passage du pape à Angers (64). L'expérience érémitique de Robert inquiétait le grand canoniste. Celui-ci lui avait conseillé vivement, tout imprégné qu'il était de la règle bénédictine, de ne pas mener seul, sans expérience cénobitique pré­alable, son           « combat spirituel » : « Mais, après que, armé de l'Esprit de conseil et de courage, tu te seras habitué à éviter les ruses de l'ancien ennemi, alors, plus expérimenté dans le combat spirituel, tu pourras seul, si l'occasion s'en présente, engager l'action contre n'importe quels ennemis, dont tu auras appris à repousser le choc en bataille rangée » (65). Ainsi, malgré quelques réticences légitimes que mentionne Baudri de Bourgueil (66), Robert a finale­ment approuvé les initiatives pontificales. Sa présence lors de la confirmation par Urbain II de la nouvelle fondation canoniale est bien le signe de son appro­bation. On le verra d'ailleurs s'intéresser à son groupe de chanoines-ermites. En effet, la venue de l'évêque d'Angers à Notre-Dame-du-Bois est dite avoir été notamment sollicitée par Robert (67). Enfin peut-on parler de contradiction entre les deux initiatives d'Urbain II à l'égard de Robert (68) ? Il est important de remarquer que la régularisation du groupe érémitique de la forêt .de Craon ne semble nullement amoindrir la pleine liberté de Robert et de son groupe. Robert, ni aucun autre chanoine, n'ayant reçu, semble-t-il, la bénédiction abbatiale, aucun lien juridique ne le lie à son groupe. Ainsi, s'il ne peut se dérober à sa mission prédicante, sans désobéir au pape, il est libre de se déta­cher ou non de son groupe, ce qui le garantit contre une éventuelle évolution future de ce dernier qui serait contraire à ses aspirations les plus profondes. Cette liberté laissée par le pape à Robert à l'égard de son groupe canonial n'expliquerait-elle pas en partie son départ définitif de Notre-Dame-du-Bois, tandis qu'on le verra prêcher jusqu'à sa mort (69), inlassablement, docile à l'ordre pontifical?

Commenter cet article