I.8- APPENDICE : L'OPPOSITION DES MOINES DE SAINT - AUBIN A LA CONSECRATION DE LEUR ABBATIALE PAR LE PAPE URBAIN II EN FEVRIER 1096

Publié le par Jean Bienvenu

 

Les annales dites de Renaud ou annales de la Cathédrale d'Angers (108) nous apprennent qu'Urbain II vint à Angers en février 1096 à la demande du légat Milon, ancien moine de l'abbaye bénédictine de Saint­-Aubin d'Angers, dans le but premier de consacrer la nouvelle basilique de cette prestigieuse abbaye. L'acte de fondation de l'abbaye Notre-Dame du Bois ou de la Roë nous mentionne d'ailleurs ce légat: " Furent pré­sents aussi parmi les clercs du pape… Milon, moine de Saint-Aubin" (109). Mais les annales de la Cathédrale d'Angers nous apprennent également le refus surprenant des moines de Saint-Aubin de voir le pape consacrer leur basilique: " En effet, les moines de Saint-Aubin refusèrent qu'il consa­cre leur église, ce pour quoi le pape était venu principalement, conduit par Milon… " (110). Comment expliquer un tel refus?

 

Une chose est certaine : la majeure partie des moines de Saint-­Aubin est hostile au pape. Il suffit de lire dans les annales de Saint-­Aubin lepassage ayant trait au séjour d'Urbain II à Angers pour s'en ren­dre compte: " L'année 1096, le 3 des ides de février, alors que le susdit pape résidait à Angers,… on a souffert d'une terrible éclipse de minuit jusqu'à l'aurore" (111). Une partie des moines est cependant favorable au pape: c'est le cas du prieur Gérard qui sera consacré plus tard abbé de Saint-Maur de Glanfeuil par Urbain II (112). Quant à l'hostilité de la plupart des moines à l'égard du pape, elle implique leur opposition à la réforme grégorienne. Pourquoi ?

 

La bulle du 14 avril 1096, délivrée par Urbain II à l'abbé Gérard de Saint-Aubin, lors de son passage à Saintes et deux mois environ après son séjour angevin, est essentielle pour bien saisir les causes pro­fondes du refus des moines de Saint-Aubin (113). Comme l'a parfaitement souligné O. Guillot " on ne trouve dans ce document rien qui concerne les droits du comte " (114). Bien au contraire, le pape condamne la double ingérence de ce dernier dans les affaires de l'abbaye. Tout d'abord, le but de l'acte est de renforcer le patrimoine abbatial, de le protéger con­tre tout spoliateur, le comte d'Anjou Foulques le Réchin étant implicite­ment visé: " … le monastère du bienheureux Aubin que tu diriges de par l'autorité divine, avec tous les biens qui s'y rattachent, nous les rece­vons sous l'autorité du Siège apostolique… Nous décidons qu'il ne soit pas du tout permis à aucun homme de troubler de manière téméraire ce même monastère, ou d'en ravir les possessions,… " (115). Puis, toujours impli­citement, Urbain II condamne toute intervention comtale dans les élections abbatiales. En effet, il insiste sur l'élection selon la règle de saint Benoît et ne retient des "antiques usages" de l'abbaye que la consécration épiscopale, marquant bien son refus de l'investiture comtale : " Qu'à ta mort, à toi abbé de ce lieu ainsi qu'à celle de tous tes successeurs, per­sonne ne soit mis à sa tête par quelque ruse subreptice ou violence que ce soit, si ce n'est celui qu'auront élu les frères, d'un commun consentement, ou la partie des frères qui est du plus sain conseil, suivant la règle de saint Benoît. Cependant, que l'élu soit consacré par l'évêque d'Angers selon les antiques usages de votre monastère" (116). Ainsi, il semble bien que le comte d'Anjou ne soit pas étranger au refus de la consécration opposé par les moines de Saint-Aubin. Le comte serait-il donc hostile aux idées grégoriennes ?

 

Il est tout à fait possible de penser que la consécration de l'abbaye Saint-Aubin par le pape aurait eu pour conséquence son exemption. Le conflit récent entre les moines de Marmoutier et l'archevêque de Tours au sujet de l'exemption de Marmoutier nous permet d'émettre cette hypothèse (117). Urbain II avait accordé le 16 avril 1090 aux moines de Marmoutier qui la réclamaient une bulle d'exemption. En mars 1096, après son passage à Angers, il vint consacrer la nouvelle église de Marmoutier. De plus, nous savons que" l'exemption monastique soustrait plus ou moins complète­ment un monastère à la juridiction de l'évêque diocésain et, en principe du moins, le rattache directement à Rome" (118). Lorsque l'on sait que l'abbaye Saint-Aubin revêtait pour le comte une importance toute particulière, sa juridiction sur l'abbaye lui ouvrant le contrôle du sacre de l'évêque d'Angers (119), on comprend en quoi le refus opposé par les moines signifie très probablement un refus comtal. Il faut également souligner qu'avant le passage d'Urbain II à Angers, l'abbaye de Saint-Aubin acceptait avec passivité sa dépendance vis-à-vis du comte (120). Le comte a dû jouer sur cette passivité pour obtenir le refus des moines.

 

La bulle du 14 avril 1096 marque un échec pontifical quant à l'exemption de l'abbaye Saint-Aubin d'Angers: "… que l'élu soit consacré par l'évêque d'Angers... " (121). Mais finalement, Urbain II remportera la victoire essentielle car cette bulle sera à l'origine de la disparition de toute ingérence comtale dans l’abbaye. En effet, probablement dans les années 1100-1102, le cartulaire de Saint-Aubin subira des grattages au cha­pitre des élections d'abbés concernant les nominations comtales (122), et l'élection de Renaud de Martigné au siège épiscopal d'Angers, en 1101-1102, ouvrira le diocèse à la réforme grégorienne (123). La simultanéité de ces deux faits ne semble pas tenir du hasard. Enfin, J.M. Bienvenu explique les attentions d'Urbain II à l'égard de Foulques le Réchin, et notamment le don d'une rose d'or à Tours en mars 1096, après le passage du pape à Angers, dans le but d'obtenir l'adhésion du comte à la première Croisade (124). Mais l'essentiel pour le pape n'était-il pas d'obtenir de ce dernier, étant donné la passivité des moines à l'égard des prérogatives comtal es , son renoncement à toute ingérence sur l'abbaye Saint-Aubin, condition nécessaire pour l'implantation des idées grégoriennes en Anjou? C'est peut-être là qu'il faut chercher les causes des attentions pontificales. Ne peut-on d'ailleurs voir dans la bulle du 14 avril 1096, située chronologiquement après le don de la rose d'or, la preuve du succès diplomatique d'Urbain II ?

 

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